Par Gabriel Lajournade

Jeudi, le 8 avril dernier, lors du Salon du Livre de Québec, Pierre Girard rencontrait des groupes d’enfants dans le cadre du Festival de la BD francophone. Pendant la journée, il devait, entre autre, dessiner ce que les gamins lui réclamaient. En fin de journée, après des dizaines d’illustrations, le papier vint à manquer. Cependant, les enfants désiraient tous obtenir un dessin du talentueux illustrateur. Donc il s’est mis à dessiner sur tout ce que les enfants lui apportaient: des boîtes de carton vides, des livres dont il n’était même pas l’auteur et des lambeaux d’affiches prélevées sur les murs du site. Je comprends un peu la fascination des enfants envers Pierre et, à leur âge, moi aussi j’aurais probablement été entraîné par cette frénésie.

À la librairie Première Issue a.k.a. , le sanctuaire de la BD de Québec ou La Mecque du comic book, Pierre et moi avons conversé au sujet des bandes dessinées, Batman, l’homme à la tumeur nasale testiculaire et la femme qui avortait une brebis.

La femme qui avortait une brebis.

 

Finalement, il a réussi à calmer les bambins et s’est rendu jusqu’à nous, sain et sauf, afin que nous puissions l’interviewer. Malgré ses horaires surchargés d’illustrateur très en demande, Pierre, affichant une attitude paisible et réservée, nous a accordé du temps de qualité.

Ses illustrations se retrouvent fréquemment dans l’Actualité, le Soleil ou le journal Les Affaires. On pourrait croire que Pierre est devenu un artiste corpo, mais, ce n’est vraiment pas le cas. Pierre aime dessiner et il  retire autant de plaisir à créer pour ses propres expositions que pour répondre à des demandes formulées par des magazines et journaux populaires. Je pense que c’est ce qui fait de lui un artiste humble et authentique. Sa dernière exposition à la galerie Morgan Bridge, s’intitulait «Révérence». Malheureusement, pour ceux qui l’ont ratée, il s’agissait de sa dernière expo… du moins, pour un bon moment.

www.pishier.blogspot.com
www.morganbridge.blogspot.com

Gabriel: Pour commencer, peux-tu nous parler de l’endroit où nous faisons l’entrevue  aujourd’hui?

Pierre: Nous sommes à la librairie Première Issue à Québec. C’est un endroit qui représente beaucoup pour moi. C’est une de mes places préférées à Québec, en dehors de la Galerie Morgan Bridge. C’est une librairie que je connais depuis 1990, c’est un comic shop plein de belles images et aussi, j’y ai déjà travaillé.

Gabriel : Je vois qu’il y a beaucoup de BD américaines autour de nous. Es-tu un grand amateur de BD américaines?

Pierre : J’aime surtout les trucs underground américains. Jeune, je collectionnais les comic books et tous les trucs de super héros, mais je pense que je les ai tous jetés. Par contre, dans les trucs plus pop, Batman est un personnage qui m’a beaucoup inspiré. J’aime bien Batman mais je lisais aussi beaucoup de Superman. Après ça, plus tard, j’ai découvert les Sandman. Des BD qui sont pas mal plus sombres avec un côté plus ténébreux, dans le rêve, avec des personnages de désespoir. C’est très goth. Par la suite, une autre série que j’ai beaucoup aimé, c’est Madman. J’aimais vraiment le personnage. Mais j’ai décroché de ces BD là quand le bédéiste Mike Allred, qui est Mormon, a décidé de faire une BD sur sa religion.

Gabriel : Est-ce que ces BD ont influencé ton art?

Pierre : La ligne, le style des dessins et les personnages de Madman m’ont beaucoup  influencé.

Gabriel : Pourtant, je trouve que les styles de personnages que tu dessines sont vraiment différents de ceux des BD américaines classiques. Tes personnages sont pas mal plus caricaturaux, ils ne ressemblent pas vraiment à Madman ou à Batman.

Pierre : Si on pense au Marcheur Anonyme, mon petit personnage, il  a un petit masque de Batman et quand on regarde à l’intérieur, il y a des références claires à Batman. Je fais plein de rêves sur Batman.

Gabriel : Peux-tu nous en raconter un?

Pierre : J’ai dessiné un de ces rêves dans mon livre du Marcheur Anonyme justement. (Voyez Pierre nous raconter son rêve au www.formamagazine.com)

Gabriel : Tes rêves ressemblent-ils plus à des dessins animés ou à des films?

Pierre : Disons que dans mes rêves, mes dessins et la réalité se mêlent.

Gabriel : Changement de sujet, as-tu toujours habité et travaillé ici?

Pierre : Je viens de Jonquière. Ça fait 14 ans que je suis à Québec. Donc je peins, je dessine ici depuis 1996.

Gabriel: Tu penses quoi de la communauté artistique qui t’entoure?

Pierre : Moi, j’ai vu beaucoup de changements en 14 ans. J’ai vu beaucoup de gens passer, j’ai vu la Galerie Rouge et ce que ça apportait à l’époque  avant que ça devienne Le Cercle. J’ai vu les centres d’artistes,  j’ai vu beaucoup de performances, beaucoup de choses trash.

Gabriel : Exemple?

Pierre : Je me rappelle d’une femme qui était étendue sur une table avec un drap sur elle. Elle faisait comme gigoter et on se demandait tous : « Mais qu’est ce qu’elle a entre les deux jambes? » Puis elle s’est mise à sortir un agneau dépecé, c’était vraiment fou. Il n’avait plus de peau et tu pouvais voir toutes les entrailles. Je m’étais jeté pour voir de quoi ça avait l’air.

Gabriel : Aujourd’hui, aimes-tu ce qu’est devenue la communauté artistique?

Pierre : Oui, ce que j’aime ici, c’est que les artistes se mélangent beaucoup, par exemple, les illustrateurs, les artistes en art actuel, les musiciens, P572 et Chat Blanc qui sont des petites compagnies de production. Aussi, la galerie Morgan Bridge représente bien ce mélange artistique-là. À Québec, on a la chance de travailler avec plein de gens différents dans tous les domaines.

Gabriel : Qu’est-ce que tu n’aimes pas du monde artistique de Québec?

Pierre : J’ai un peu de misère avec les petits trips de sons et de lumières. C’est bien à la mode de faire des petits sons qui font «pout, pout, pout, ptu, ptu, ptu». J’aime bien un peu de «noise», mais les petits sons et les petites lumières, ça m’énerve. Je trouve que la peinture est un peu mise de côté et j’aimerais voir plus de peinture. Il y a beaucoup de très bons peintres, comme Thierry Arcand Bossé, d’excellents sculpteurs comme BGL, des bédéistes comme Pascal Girard & Philipe Girard. Dans le passé, il y avait les gars de Philactère Cola, qui étaient super actifs en BD et en vidéo. Il y a eu le Festival Vitesse Lumière qui nous a fait découvrir plein de films. Bref, je trouve qu’il y a beaucoup de mouvement côté artistique à Québec et ça me plaît.

Gabriel : Pourquoi est-ce que ton nom d’artiste est Pishier?

Pierre : En 1995-1996, j’ai découvert un jeu de mot poche à faire avec mon nom : «pis hier» comme dans : « Pis hier, comment était ta soirée? » Mais parce que je le laisse collé, le monde pense que ça se prononce Pichié. J’ai même entendu : « Pis t’aime pas mes affaires, Pisvachier. » Tous les jours, les gens m’appelle Pichié, mais ça ce prononce Pierre. J’ai choisi ce nom-là parce que je ne peux pas utiliser Pierre Girard, puisque Pascal Girard et Philipe Girard, sont aussi illustrateurs et ça mêlerait les gens.

Gabriel : Parle-moi de ton style de dessin. D’où te vient cette créativité-là?

Pierre : Ça vient tout seul. Par exemple, en 2003, j’ai fait une série de personnages qui faisaient du sport avec des déguisements d’animaux mais ils étaient tous coupés en rondelles. J’ai toujours aimé ce côté humoristique et sombre. Je fais du softcore. Souvent, tu regardes un de mes personnages et même si ça l’air très enfantin, il y a quelque chose de troublant qui amène une réflexion. Dans le cas de la série des «Tranchés», ma réflexion était que beaucoup de gens passent leur vie à se concevoir une personnalité par rapport à un sport, un art ou une fonction mais si tu te fais trancher dans un accident, toute ta vie va se résumer à ton ADN et pas à tes réalisations. Le côté sombre dans mon art vient  des évènements de ma vie qui m’ont beaucoup fait réfléchir. Des gens de ma famille ont eu des accidents, il y a eu beaucoup de morts autour de moi. Dessiner c’est un moyen que j’ai utilisé pour réfléchir à la mort et dans mes tableaux, c’est un thème qui est souvent présent.

Gabriel : Quels sont les autres thèmes qui t’inspirent?

Pierre : Je regarde beaucoup les gens dans la rue quand je marche. Ce sont tous des personnages et c’est ce que j’aime le plus dessiner. Surtout en Basse-Ville, il y a tellement de personnages incroyables qui  sont présents aujourd’hui ou qui y ont déjà passé  un certain temps. Je pense à Monsieur Crapaud, un monsieur qui se faisait des chapeaux en papier. Puis le monsieur avec la grosse déformation sous le nez. On ne le voit plus mais on aurait dit qu’il avait des gros testicules de bœuf sous le nez et ça grossissait. Je l’ai dessiné souvent dans mes BD et je jouais à la pinata sur son nez. Il y avait aussi un monsieur qui parlait juste aux voitures ou qui s’organisait des conversations avec des objets autour d’une table. Celui là, je l’ai vu quand je travaillais comme graphiste à l’Îlot Fleurie et dans ce coin-là, tu voyais des gens qui étaient saouls depuis 7:00 AM et qui décidaient de se battre avec des bicyclettes. Je n’ai jamais compris ça, ils se lançaient des bicyclettes. Il y a aussi la madame qui se promène avec des poupées depuis des années. Elle est passée devant Morgan cette semaine et elle m’a vraiment fait rire. Elle chantait une chanson qui disait : « Tous les garçons, ça pue, ça pue. » En tous cas, tous ces gens spéciaux interagissent dans le quartier et ça m’inspire beaucoup.

Gabriel : Pourquoi est-ce que ta dernière exposition s’appelle Révérence?

Pierre : Ça faisait longtemps que j’en parlais, j’étais fatigué parce que je participais à une ou deux expositions collectives par mois, plus 2 ou 3 expos en solo par année, l’illustration me demandait de plus en plus de temps aussi. J’étais obligé de placer les expos entre deux contrats d’illustration, bref, je faisais mes expos sous le stress et ça me plaisait pas mal moins. Je pense que j’ai fait toutes les pièces de ma dernière expo en une semaine. Le transport des œuvres, le montage aussi ça me stressait beaucoup, je n’avais plus autant de plaisir qu’auparavant. Disons que j’aimerais voir comment exposer autrement.  Par exemple, il y avait une expo au Cercle et je ne voulais pas participer. Mais Pierre Bouchard avait amené deux crayons et on s’est mis à dessiner sur les murs du sous-sol du cercle. J’ai vraiment aimé ça. Mais  travailler sur l’idée de la révérence, ça m’a fait retrouver un plaisir. J’ai fait une tache, ça m’a fait allumer et j’ai voulu me défaire d’un carcan que je m’étais imposé en peinture depuis des années et c’est grâce à cette expo que je m’en suis défait.